Du travail du bois au bien-être
Le mouvement des Men’s Sheds bâtit des communautés et aide à prévenir l’isolement chez les hommes âgés qui risqueraient autrement de se retrouver seuls.
Jason Mawdsley est membre du chapitre d’Edson (Alberta) des Men’s Sheds, dont il dit qu’il aide « réellement à traverser les épreuves que chacun vit à sa façon. » Photo : Avec l’aimable permission de Jason Mawdsley
Au cours de ses 26 années de service au sein des Forces armées canadiennes, ce qui a le plus marqué Jason Mawdsley parmi toutes ses affectations, ce sont les majestueuses montagnes qui l’entouraient durant les huit années qu’il a passées en Alaska. À sa retraite, en 2023, lui et sa famille ont donc décidé que les Rocheuses étaient l’endroit où ils souhaitaient s’établir. Ils se sont installés à Hinton, en Alberta, à une vingtaine de minutes en voiture du parc national Jasper.
« À Hinton, tout le monde se connaît, mais lorsqu’on est nouvel arrivant, on ne connaît personne », explique M. Mawdsley, qui vivait le deuil de son père tout en s’adaptant à sa nouvelle communauté. « Les occasions de rencontrer des personnes ayant les mêmes intérêts étaient limitées. »
Il s’est alors souvenu de la camaraderie de la vie militaire où de nombreux membres faisaient du bénévolat dans des centres d’artisanat et de bricolage. Depuis longtemps, il aime travailler le bois et fabriquer des objets. D’ailleurs, lors de sa dernière affectation à Winnipeg, il avait été président du club local de menuiserie. C’est à cette époque qu’il a entendu parler pour la première fois de Men’s Sheds Canada, un organisme sans but lucratif qui permet à des hommes plus âgés de réaliser des projets, de se faire des amis et de tisser des liens avec leur communauté.
Lorsqu’un chapitre était en voie de se former à Jasper, il est allé rencontrer ses membres. Lorsqu’un autre a été créé à Edson, il est également allé y faire un tour. Comme il aime la randonnée, la photographie et le travail du bois, il s’y est rapidement senti à sa place. Il y a notamment rencontré un ingénieur aéronautique de 90 ans ayant travaillé sur l’Avro Arrow. « C’était comme rencontrer une licorne. Cette rencontre a été extrêmement enrichissante, autant pour lui que pour moi », se souvient M. Mawdsley. « Les [Men’s Sheds] nous aident réellement à traverser les épreuves que chacun vit à sa façon. »
L’essor rapide du mouvement reflète une prise de conscience accrue de l’ importance des liens sociaux, particulièrement chez les hommes âgés.
À Edson, le Men’s Shed s’est rapidement intégré à la communauté. Ses membres ont organisé un défilé du père Noël et ont fabriqué des ensembles de nichoirs que les enfants peuvent assembler eux-mêmes.
Leur principal défi demeure toutefois de trouver un local permanent, le coût des loyers étant élevé. Ils espèrent pouvoir s’inspirer de l’expérience d’autres sheds qui ont établi des partenariats avec des résidences-services, des églises, des filiales de la Légion royale canadienne et d’autres organismes communautaires, afin d’obtenir des locaux à moindre coût.
Le Canada compte aujourd’hui près de 200 Men’s Sheds, tous créés au cours des dernières décennies. Des associations provinciales existent maintenant en Colombie-Britannique (C.-B), en Alberta, en Ontario, au Manitoba et au Québec. D’autres sont également en voie d’être créés dans les provinces de l’Atlantique et en Saskatchewan.
L’organisme à but non lucratif est né en Australie il y a 30 ans, alors qu’une femme cherchait à aider son père à redonner un sens à sa vie après avoir quitté le marché du travail. Aujourd’hui, l’Australie compte plus de 1 200 Men’s Sheds. Le mouvement a essaimé dans 15 pays et regroupe plus de 3 300 sheds dans le monde.
La pandémie a mis en lumière l’isolement social comme un risque important pour la santé, tant chez les hommes que chez les femmes. Or, la solitude est une réalité à laquelle de plus en plus de personnes font face en vieillissant et en traversant les grandes étapes de la vie, comme la retraite, le rôle de proche aidant ou le deuil. Même lorsque les hommes disposent d’un réseau social, ils sont souvent moins enclins à demander de l’aide, souligne John Oliffe, titulaire de la Chaire de recherche du Canada de niveau 1 en promotion de la santé des hommes à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC). Par conséquent, leur détresse psychologique passe fréquemment inaperçue. De nombreux hommes expriment leur dépression ou leur anxiété par la colère, la frustration ou la consommation de substances, explique-t-il.
Selon lui, la grande force des sheds est qu’ils offrent aux hommes un lieu où se rassembler, contribuer à leur communauté et nouer des liens avec d’autres hommes dans un environnement qui favorise naturellement les échanges. « L’une des raisons pour lesquelles les Men’s Sheds fonctionnent si bien, c’est qu’ils sont facilement accessibles. L’accent est mis sur l’action plutôt que sur la parole… mais les conversations viennent d’elles-mêmes », observe-t-il. Il ajoute que tout tourne autour d’activités concrètes et du plaisir de réaliser quelque chose ensemble. « Le vieux dicton voulant que les hommes se confient davantage lorsqu’ils sont côte à côte se vérifie encore aujourd’hui… c’est dans ces moments-là que les conversations naissent.
« Si vous les asseyez en cercle en leur disant : “Parlez”, ça fonctionne beaucoup moins bien. »
Robert Goluch, président de Men’s Sheds Canada, affirme que, même si les hommes s’y réunissent pour réparer des objets, assister à des conférences ou organiser des sorties, ce qu’ils réparent réellement, c’est l’isolement et la solitude.
« Les sheds ont quelque chose de magique. Ils donnent aux hommes un but, un sentiment d’appartenance et de véritables amitiés », explique M. Goluch, qui décrit ces rassemblements comme une forme d’intervention sociale. « Tout repose sur l’idée que les hommes s’ouvrent davantage lorsqu’ils travaillent côte à côte. Pas lorsqu’ils sont assis face à face. »
« Nous croyons que les Men’s Sheds remédient à cette situation. Nous appelons aussi cela la “santé par la bande”. »
M. Goluch explique que le shed de Squamish, en C.-B., tisse des liens avec la communauté en offrant des ateliers de menuiserie aux jeunes enfants, où ils apprennent les bases du travail du bois. Selon lui, cela permet aux hommes plus âgés de transmettre leurs compétences et leur savoir à la nouvelle génération.
L’organisation ne compte pas de femmes parmi ses membres, mais elles ont joué un rôle important dans la création de plusieurs sheds. Elles sont souvent considérées comme des ambassadrices qui encouragent les hommes à participer dans l’organisation.
Comprendre les besoins des hommes âgés
Men’s Sheds Canada cherche à mieux comprendre les besoins des hommes âgés et les façons d’y répondre.
L’organisme souhaite collaborer avec Santé Canada pour définir une stratégie mobilisant différents secteurs et obtenir du financement.
John Oliffe attribue une partie du succès des Men’s Sheds en Australie aux importants investissements gouvernementaux, un soutien qu’il estime ne pas encore avoir vu au Canada. Pourtant, souligne-t-il, le Canada est reconnu à l’échelle internationale comme pionnier de la promotion de la santé en milieu communautaire.
Membre de Men’s Sheds, Danny Williams s’est lancé dans l’aventure lorsque son père, qui traversait une période difficile après le décès de son épouse, lui a montré un article de magazine sur les Men’s Sheds.
M. Williams a diffusé l’information sur les réseaux sociaux et un shed a rapidement vu le jour à Lac-Brome, dans les Cantons-de-l’Est du Québec, avec une grange transformée en atelier et lieu de rencontre.
Après le décès de sa propre épouse, M. Williams a déménagé dans l’ouest de l’île de Montréal, où il avait rencontré une nouvelle conjointe. Mais il ne connaissait personne d’autre dans la communauté de Pointe-Claire. « Je
me suis dit : je vais créer un shed ici », raconte-t-il.
Ce club, fondé il y a deux ans, compte maintenant plus de 50 membres qui se réunissent régulièrement dans une filiale de la Légion royale canadienne dotée d’une cuisine où ils partagent souvent leurs talents culinaires. Ils ont également établi un partenariat avec un musée de l’aviation où des avions sont restaurés, et ils travaillent à l’aménagement d’un nouvel atelier.
M. Williams affirme que, en seulement quelques années, il a développé un réseau de plus de 100 personnes à Pointe-Claire, ce qui a considérablement élargi son univers social. Il y a même cinq membres du shed dans son immeuble à logements.
« Il y a constamment de nouvelles activités qui se présentent, et on se fait aussi des amis. Beaucoup de ces hommes n’en ont pas vraiment. Plus on participe, plus on en retire des bénéfices », dit-il.
Un essor naturel
De retour en Alberta, M. Mawdsley a contribué à la création d’un shed dans sa ville de Hinton. Il en a immédiatement assumé la présidence, tout en siégeant simultanément au comité exécutif du shed d’Edson.
Les hommes de son shed ne passent pas nécessairement leur temps à bavarder autour d’un café, mais l’atelier offre un lieu où ils peuvent échanger sur leurs expériences, leurs compétences et leurs intérêts.
« Le plus important, c’est que cela est favorable à notre mieux-être mental », dit-il, considérant cet effet comme l’une des retombées les plus précieuses des Men’s Sheds.
Les Men’s Sheds inspirent des versions féminines
Les Men’s Sheds visent principalement les hommes âgés en leur offrant un espace où ils peuvent créer des liens, demeurer actifs et interagir avec d’autres hommes. Mais les femmes et les hommes plus jeunes jouent aussi un rôle dans le mouvement des Men’s Sheds.
« Les femmes ont joué un rôle essentiel dans le mouvement des Men’s Sheds depuis le tout début », affirme Robert Goluch, président de Men’s Sheds Canada. « Elles sont souvent nos plus grandes alliées et nos meilleures promotrices : elles encouragent leurs maris, pères, frères et amis à participer et aident les groupes locaux à voir le jour. Même si les Men’s Sheds sont avant tout des espaces destinés aux hommes, j’ai entendu parler de certains sheds qui ouvrent occasionnellement leurs ateliers ou leurs salles de réunion pour des événements ou des soirées spéciales réservés aux femmes. »
En fait, rappelle M. Goluch, c’est une femme qui a créé le premier shed en Australie il y a 30 ans, afin d’aider son père retraité à entrer en contact avec d’autres hommes. Au Canada, les femmes ont souvent été des bougies d’allumage du mouvement, encourageant les hommes de leur entourage à participer et aidant à lancer de nouveaux sheds.
Le concept des Men’s Sheds a également inspiré d’autres organisations indépendantes. Women’s Sheds, considéré comme une organisation parallèle, existe aujourd’hui en Australie, au Royaume-Uni et en Irlande. Au Canada, un groupe consacré au travail du bois pour les femmes est maintenant actif à Vernon, en Colombie-Britannique.
Les hommes plus jeunes sont eux aussi encouragés à se joindre au mouvement. « Même si la plupart des membres des sheds sont retraités, certaines des expériences les plus enrichissantes surviennent lorsque des hommes plus jeunes et plus âgés travaillent, apprennent et enseignent ensemble. Ce besoin d’interaction ne connaît pas d’âge », conclut M. Goluch.