Le commerce transfrontalier des produits sanguins

02 janvier 2026
Un groupe de personnes célébrant l’étape importante du don de sang de Jean Bernier.
Dans les coulisses du système de gestion du sang et du plasma complexe du Canada se trouvent des donneurs individuels, comme Jean Bernier qui, à l’âge de 72 ans, a donné son sang 1 706 fois.
 

En plus de dépendre du marché américain pour ses biens, le Canada dépend également de son voisin du Sud pour son approvisionnement en sang.

Le président des É.-U. Donald Trump peut-il menacer notre approvisionnement en sang? La réponse courte à cette question sensationnelle est oui, mais ne vous inquiétez pas. Alors que le Canada assure luimême ses besoins en sang total et en plaquettes grâce aux dons volontaires de la population canadienne, les produits sanguins fabriqués à partir de plasma sont, pour leur part, produits et achetés aux États-Unis. 

Le gouvernement canadien n’imposerait jamais de tarifs sur ce produit vital américain, et les États-Unis n’ont aucun intérêt à nuire à leur propre industrie en limitant une exportation qui sauve des vies. Le Canada ne vend rien aux Américains; il se contente d’acheter ces produits. Deux organismes assurent la gestion de l’approvisionnement en sang du Canada : Héma-Québec, qui opère seulement dans cette province, et la Société canadienne du sang, qui dessert le reste du pays. Ces deux organismes fournissent aux hôpitaux des produits sanguins, le sang total, le plasma et les plaquettes, qu’ils recueillent auprès de volontaires non rémunérés.

Le sang total et les plaquettes, une fois testés et typés, peuvent être directement transfusés à d’autres Canadiens dans le besoin. Le plasma, ce liquide de couleur ambrée pâle qui constitue environ 55 % du volume sanguin, est transformé en produits comme les immunoglobulines, l’albumine et les facteurs de coagulation. Ces produits sauvent la vie de personnes atteintes d’une immunodéficience, d’hémophilie, de polyradiculonévrite chronique (PC), du syndrome de Guillain-Barré, d’un déficit en alpha-1 antitrypsine, ainsi que de celles dont le système immunitaire est affaibli par une maladie, un traitement contre le cancer ou d’autres interventions médicales, sans oublier les grands brûlés et bien d’autres personnes.

« Assurer l’approvisionnement du Canada en plasma pour la production d’immunoglobulines est une priorité importante du système sanguin depuis plusieurs années, » déclare Graham D. Sher, chef de la direction de la Société canadienne du sang. 

« À l’échelle mondiale, de nombreux pays augmentent leurs niveaux d’autosuffisance en réponse à des contraintes d’approvisionnement alarmantes. Au Canada, les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux soutiennent la Société canadienne du sang dans son objectif d’atteindre un niveau d’autosuffisance nationale en immunoglobulines d’environ 25 % [en construisant] un total de 11 centres de dons de plasma spécialisés au cours des prochaines années. Même si nous progressons dans la bonne direction, un écart important demeure pour atteindre le seuil minimal de 50 % d’autosuffisance nationale nécessaire afin de garantir l’approvisionnement pour les patients dont la vie dépend des immunoglobulines. » 

Santé Canada établit les règles de l’industrie et confie à Grifols, le chef de file mondial des immunoglobulines, le mandat de recueillir du plasma au Canada et de fournir au système les immunoglobulines prêtes à l’emploi. Grifols exploite 16 centres de collecte au Canada et est autorisé à rémunérer ses donneurs, mais on ne peut utiliser le plasma recueilli ici que pour des produits sanguins destinés aux Canadiens.

Pour répondre au reste des besoins du Canada en immunoglobulines, Grifols utilise du plasma qui provient des États-Unis. Le Canada expédie aux usines Grifols américaines les matières premières nécessaires à la fabrication, puis Grifols revend au Canada les immunoglobulines produites. Les ÉtatsUnis sont le seul pays qui peut vendre du plasma, principalement en raison d’une longue tradition de dons rémunérés.

André Gagnon, conseiller en relations avec les médias pour Santé Canada et l’Agence de la santé publique du Canada, a écrit en réponse à une question concernant la sécurité des dons rémunérés que : « Les données actuelles ne montrent aucune différence relativement à la sécurité entre le plasma recueilli auprès de donneurs rémunérés et celui recueilli auprès de donneurs volontaires. La réglementation relative à la rémunération des donneurs de plasma relève du mandat des provinces et des territoires; il leur revient de décider si, et comment, le plasma est collecté sur leur territoire. » 

La Société canadienne du sang compte neuf centres de dons de plasma au pays et Héma-Québec ouvrira son treizième centre en février. Durant la pandémie, une pénurie mondiale d’immunoglobulines a poussé plusieurs pays à sécuriser leur approvisionnement.

«Même si nous progressons dans la bonne direction, un écart important demeure pour atteindre le seuil minimal de 50 % d’autosuffisance nationale nécessaire afin de garantir l’approvisionnement pour les patients dont la vie dépend des immunoglobulines. »

« L’utilisation du plasma continue d’augmenter au Canada, car de plus en plus de personnes reçoivent un diagnostic l’exigeant et ont accès aux soins nécessaires pour bien vivre », explique Jennifer van Gennip, directrice générale du Réseau des associations vouées aux troubles sanguins rares, soulignant l’effet positif des nouvelles thérapies dérivées du plasma sur la santé des gens. 

« Les patients qui dépendent du plasma vivent désormais plus longtemps et en meilleure santé, alors que des communautés entières de patients ne s’attendaient pas, auparavant, à survivre au-delà de l’enfance. »

« Il peut falloir jusqu’à 1200 dons individuels de plasma pour traiter une seule personne atteinte d’hémophilie pendant un an », ajoute-t-elle. Patrice Lavoie, directeur des relations publiques et du rayonnement chez Héma-Québec, explique que la province atteint actuellement 35 % d’autosuffisance en plasma et vise 42 % d’ici 2027. Il précise que la majorité du plasma québécois est envoyée en Europe pour y être fractionnée.

« À peine 3 % de la population québécoise donne un produit sanguin d’un type ou l’autre », souligne M. Lavoie. « Nous pouvons augmenter ce chiffre, car 3 %, c’est vraiment très, très bas. Au Québec, un patient hospitalisé a besoin d’une transfusion sanguine toutes les 80 secondes, enchaîne-t-il. « Toute personne âgée de plus de 18 ans qui est en bonne santé peut être évaluée par une infirmière pour donner du sang. » 

La Société canadienne du sang indique que le taux national de don est de 4 %. Jennifer van Gennip souligne que le Programme fédéral de contributions pour la sûreté du sang, qui soutient ce réseau du sang depuis la publication du rapport de la Commission Krever en 1997 (à la suite du scandale du sang contaminé), doit prendre fin le 31 mars 2026. 

« Il existe de vives inquiétudes quant à l’impact que cela pourrait avoir sur la capacité du Canada à maintenir le robuste système de sécurité du sang imaginé par Krever, dit-elle. Des discussions sont en cours avec le gouvernement fédéral afin d’examiner les solutions possibles. »
 

Rencontrez nos super donneurs

Les retraités fédéraux sont d’excellents donneurs de sang. Nous en avons rencontré trois, ainsi que le plus grand donneur en Amérique du Nord, qui est aussi Canadien.

Pour paraphraser John F. Kennedy : ne demandez pas ce que votre système de santé peut faire pour vous, demandez-vous plutôt ce que vous pouvez faire pour votre système de santé. La réponse : donnez du sang et profitez d’une collation ou d’un jus gratuit tout en sauvant des vies. Pour vous donner l’exemple, Sage a interviewé quatre généreux Canadiens qui le font régulièrement.

La Société canadienne du sang (SCS) gère 36 centres de collecte permanents et plus de 14 000 collectes de sang chaque année à l’extérieur du Québec. HémaQuébec compte 12 centres de collecte permanents et organise des milliers de collectes dans les centres commerciaux et les lieux publics. Les sites Web de ces deux organismes répertorient les emplacements où les Canadiens peuvent donner du sang total, des plaquettes ou du plasma. Diane Boudreault, membre de Retraités fédéraux et administratrice au conseil d’administration de la Section Outaouais, a commencé à donner du sang lors de collectes mobiles organisées sur son lieu de travail.

« Cela me faisait du bien de savoir que quelqu’un, et peut-être moi ou mes proches un jour, puisse bénéficier de ce don de vie, » a-t-elle écrit à Sage. « D’autant plus que cette action était pour moi sans douleur et n’avait aucune répercussion sur ma santé. » Depuis qu’elle est à la retraite, Mme Boudreault est devenue une donneuse régulière et en est maintenant à 41 dons. Ce qui la ramène? Le personnel des centres, qu’elle décrit comme génial, accueillant, bienveillant et reconnaissant. Pierre Beaudry dit avoir fait sept dons de plasma depuis juillet dernier.

« Plus jeune, j’étais un donneur de sang régulier, » écrit M. Beaudry qui est membre de la Section de Québec. « Puis, un diagnostic de maladie cardiaque m’a forcé à interrompre ce geste qui me tenait à cœur. Je pensais que ce chapitre était clos… jusqu’au jour où j’ai découvert que je pouvais encore donner du plasma. Cette nouvelle a ravivé mon désir de contribuer. »

M. Beaudry explique qu’il est sur le point de devenir grand-père pour la cinquième fois et que, chaque fois qu’il retrousse sa manche, il pense à ses petits-enfants. Il est également très fier d’avoir contribué à la conclusion d’une entente entre la Section de Québec et Héma-Québec.

Membre de l’association et résidente d’Halifax, Ona West estime avoir fait 82 dons et vise le cap des 100 si elle le peut. C’est à l’âge de 12 ans qu’un certificat de don de sang accroché au mur de la chambre de son cousin plus âgé l’a inspirée. Elle a commencé à donner dans les années 1970 et n’a cessé que lorsque sa propre santé ne le lui permettait plus, mais elle a recommencé à le faire. Il fut un temps où la SCS exigeait une rémission de cinq ans après un cancer pour accepter à nouveau un don. Elle a ainsi perdu cinq années.

« Les règles ont encore changé et, maintenant, c’est un an après le traitement. J’aurais donc pu donner pendant quatre autres années. » Jean Bernier, 72 ans, est peut-être le plus grand donneur de sang de tous les temps — du moins en Amérique du Nord. Il a fait 1 706 dons. Ancien professeur de lutte contre les incendies au cégep et aujourd’hui pompier volontaire, il a été honoré par sa ville, Shannon, au Québec, en octobre 2025. Il a commencé à donner du sang peu après la crise d’Octobre de 1970 au Québec, dès qu’il a eu 18 ans. Au fil des ans, son rôle de pompier l’a souvent mis en contact avec de nombreuses personnes qui avaient désespérément besoin de sang.

« Apparemment, quand on donne du sang, on peut sauver jusqu’à trois ou quatre personnes », dit M. Bernier. « Je n’ai pas fait le calcul, mais j’ai songé au principe. Wow! » « Mon seul conseil, c’est de commencer par un bon repas », ajoute M. Bernier. « Il faut une certaine quantité de fer. »

 

Cet article a été publié dans le numéro du l'hiver 2025 de notre magazine interne, Sage. Maintenant que vous êtes ici, pourquoi ne pas télécharger le numéro complet et jeter un coup d’œil à nos anciens numéros aussi?